🎤 Sujet 34 · Logique, permutations et probabilités

Comment 100 prisonniers peuvent-ils réussir un jeu presque impossible ?

Cent prisonniers, cent boîtes, cinquante essais chacun : une règle apparemment cruelle devient un problème de permutations et de probabilité collective.

≈ 10 minutesTerminale spécialitéSupport à reproduire15 questions du jury5 relances difficiles

La problématique et les notions

Comment une stratégie décidée avant le jeu, sans aucune communication pendant les recherches, permet-elle de faire passer la probabilité que les cent prisonniers gagnent de presque zéro à plus de 31 % ?

DénombrementPermutationsProbabilitésÉvénements incompatiblesSommes et logarithme (ouverture)

Il s’agit d’une énigme mathématique fictive. Le calcul suppose une permutation choisie uniformément au hasard, des boîtes numérotées et un placement inchangé entre les passages.

Exposé complet — environ 10 minutes

Une trame orale à comprendre et à s’approprier. Les démonstrations sont proposées pour être présentées progressivement devant le jury.

00:00–01:00

Un jeu où personne ne devrait gagner

Imaginez 100 prisonniers portant les numéros de 1 à 100. Devant eux, 100 boîtes fermées, elles aussi numérotées. Dans chaque boîte est caché un numéro de prisonnier, et chaque numéro apparaît exactement une fois. Chacun entre séparément et peut ouvrir au maximum 50 boîtes ; il doit découvrir son propre numéro. Les boîtes sont ensuite refermées sans déplacer les papiers. Les prisonniers peuvent convenir d’une méthode avant l’épreuve, mais ils n’échangent aucune information ensuite. Pour que le groupe réussisse, il faut que tous les cent découvrent leur numéro. À première vue, c’est absurde : comment espérer coordonner cent réussites sans communication ? Je vais montrer qu’une propriété des permutations change presque tout.

01:00–02:00

Pourquoi le hasard naïf condamne le groupe

Si chaque prisonnier choisit indépendamment 50 boîtes au hasard, il possède exactement une chance sur deux de trouver son numéro : l’emplacement recherché est uniformément réparti parmi 100 boîtes. En supposant les choix de boîtes des prisonniers indépendants les uns des autres, la probabilité que tous gagnent est alors \[P_{\mathrm{naïf}}=\left(\frac12\right)^{100}\approx7{,}89\times10^{-31}.\] Cela représente une probabilité quasiment nulle. Les cinquante ouvertures autorisées semblent pourtant suffisantes pour chaque individu pris isolément. Le vrai obstacle est le mot « tous » : multiplier cent probabilités égales à un demi écrase la chance collective. Il nous faudrait donc une stratégie qui ne rende pas chaque réussite indépendante des autres, mais qui relie leurs destins.

02:00–03:00

Une toute petite version avec dix prisonniers

Pour comprendre la stratégie, remplaçons 100 par 10, et 50 par 5. Supposons que la boîte 1 contienne le numéro 2 ; la boîte 2, le numéro 4 ; la boîte 4, le numéro 5 ; la boîte 5, le numéro 3 ; enfin la boîte 3, le numéro 1. On dessine la chaîne \[1\longrightarrow2\longrightarrow4\longrightarrow5\longrightarrow3\longrightarrow1.\] C’est un cycle de longueur cinq. Dans les autres boîtes, nous pouvons avoir un autre cycle, par exemple \[6\to7\to8\to10\to9\to6.\] Les dix numéros sont présents une fois chacun : cet arrangement est une permutation. Toute permutation se décompose en cycles distincts. C’est le premier outil caché de l’énigme : au lieu de choisir des boîtes au hasard, nous pouvons suivre une structure.

03:00–04:00

La stratégie des cycles

Le prisonnier numéro 4 commence par ouvrir la boîte 4. S’il y trouve le numéro 5, il ouvre ensuite la boîte 5. Il y trouve 3, ouvre la boîte 3, puis la boîte 1, puis la boîte 2 : cette dernière contient 4. Il a retrouvé son numéro après cinq ouvertures. Chaque prisonnier applique la même consigne : ouvrir d’abord la boîte portant son propre numéro, puis ouvrir celle indiquée par le papier découvert. Dans notre exemple, tous les prisonniers suivent l’un des deux cycles de longueur cinq et réussissent. Un prisonnier ne parcourt pas toute la permutation ; il parcourt uniquement le cycle qui contient son numéro. La stratégie est donc réalisable individuellement, sans signal laissé aux suivants.

04:00–05:00

La condition exacte de victoire

Qu’arrive-t-il si un cycle est plus long que le nombre d’ouvertures autorisées ? Le prisonnier placé sur ce cycle ne pourra pas en faire entièrement le tour : il ne trouvera pas son propre numéro dans les 50 premières boîtes ouvertes. À l’inverse, si chaque cycle a une longueur inférieure ou égale à 50, tous les prisonniers atteignent leur numéro. Nous avons alors une équivalence très précise : \[\boxed{\text{Victoire collective}\iff\text{aucun cycle de longueur }>50.}\] Le problème n’est plus de prévoir cent recherches séparées, mais de compter les permutations qui ne contiennent aucun cycle trop long. C’est là que le dénombrement de Terminale devient décisif.

05:00–06:00

Compter les permutations avec un grand cycle

Fixons une longueur \(k\) strictement supérieure à 50. Combien de permutations des nombres de 1 à 100 contiennent un cycle de longueur \(k\) ? Il faut choisir les \(k\) numéros du cycle : \(\binom{100}{k}\) possibilités. On peut disposer ces numéros en un cycle de \((k-1)!\) façons, car les rotations d’une même liste décrivent le même cycle. Les \(100-k\) autres nombres peuvent être permutés de \((100-k)!\) façons. Ainsi le nombre total vaut \[\binom{100}{k}(k-1)!(100-k)!=\frac{100!}{k}.\] Comme il existe \(100!\) permutations équiprobables, la probabilité d’un cycle de longueur \(k\) est exactement \(1/k\). Une fraction étonnamment simple apparaît.

06:00–07:00

Une somme de fractions qui vaut presque 69 %

Une permutation ne peut pas contenir deux cycles strictement plus longs que 50, car ils utiliseraient plus de 100 éléments au total. Les événements « il existe un cycle de longueur 51 », « de longueur 52 », jusqu’à « de longueur 100 » sont donc incompatibles. Nous pouvons additionner leurs probabilités : \[P(\text{échec})=\sum_{k=51}^{100}\frac1k.\] En prenant l’événement contraire, \[\boxed{P(\text{victoire})=1-\sum_{k=51}^{100}\frac1k\approx0{,}3118278.}\] Autrement dit, un peu plus de 31 % des placements possibles donnent la victoire au groupe. On ne l’a pas simplement constaté sur ordinateur : nous venons d’établir la formule exacte à partir d’un comptage.

07:00–08:00

Pourquoi le logarithme apparaît en coulisses

Que se passe-t-il si l’énigme compte \(2n\) prisonniers, avec \(n\) ouvertures chacun ? Notre raisonnement se généralise : \[P_n=1-\sum_{k=n+1}^{2n}\frac1k.\] Les sommes de fractions \(1/k\) sont liées à la fonction logarithme. Intuitivement, pour de très grands \(n\), la somme se rapproche de l’aire sous la courbe \(y=1/x\) entre \(n\) et \(2n\) : \[\int_n^{2n}\frac{dx}{x}=\ln(2).\] La probabilité tend ainsi vers \(1-\ln2\approx30{,}69\%\). C’est une ouverture : le cœur de la preuve est combinatoire, tandis que les intégrales expliquent pourquoi le pourcentage reste proche de 31 % quand le nombre de prisonniers grandit.

08:00–09:00

L’ordinateur vérifie, mais ne démontre pas

Nous pouvons programmer une simulation : mélanger les numéros dans les boîtes, décomposer le placement en cycles, vérifier si le plus long mesure au maximum 50, puis recommencer quelques milliers de fois. La fréquence des parties gagnées fluctue autour de 31,18 %. On peut aussi compter les victoires de cent chercheurs indépendants, qui seront pratiquement inexistantes. Attention à la différence entre une fréquence expérimentale et une probabilité théorique. Un simulateur peut confirmer numériquement notre résultat, mais le raisonnement avec les permutations et les événements incompatibles est ce qui nous donne la certitude mathématique. Voilà un joli dialogue entre combinatoire, probabilités et algorithmique.

09:00–10:00

Ce que le paradoxe nous apprend vraiment

Le plus étonnant est que la stratégie des cycles ne transforme pas un prisonnier isolé en génie du hasard : chacun conserve une chance de réussite de 50 % avec cinquante ouvertures. Elle agit sur la dépendance entre les réussites. Dans une permutation formée de petits cycles, presque tous gagnent ensemble ; dans une permutation comportant un cycle de longueur 78, tous les prisonniers de ce cycle échouent. Nous avons remplacé cent petits hasards indépendants par un phénomène collectif lié à la structure de la permutation. C’est la conclusion que je défendrais : les mathématiques peuvent parfois améliorer spectaculairement une stratégie sans modifier la probabilité individuelle de réussite. Elles nous obligent à penser les liens entre événements, pas seulement les événements séparément.

Un support visuel réalisable pendant la préparation

Diagramme de deux cycles de longueur cinq, stratégie des 100 prisonniers et probabilité de victoire de 31,18 pour cent.

À refaire en 20 minutes : deux cycles de cinq numéros, la consigne « ouvrir sa boîte puis suivre le numéro », la condition « longueur maximale ≤ 50 » et la somme de probabilités.

Mini-laboratoire interactif

Change le nombre de prisonniers, mélange les boîtes et vérifie la stratégie des cycles. La barre donne la probabilité exacte du modèle ; les résultats de la simulation fluctuent autour de cette valeur.

Probabilité exacte — cycles31,1828 %
Fréquence simulée de victoire—
Choix indépendants (modèle naïf)7,89 × 10⁻³¹
Nombre de victoires dans la simulation—

La réussite est équivalente à l’absence de cycle dépassant la moitié des boîtes.

15 questions probables du jury — avec réponses

Ouvre les réponses pour vérifier ta compréhension. Les questions portent sur les calculs, les hypothèses et la portée réelle du modèle.

1. Qu’appelle-t-on une permutation ?

Une bijection d’un ensemble fini sur lui-même : chaque numéro apparaît une seule fois dans une boîte, et chaque boîte contient un unique numéro.

2. Pourquoi existe-t-il 100! arrangements ?

Il y a 100 choix pour la première boîte, puis 99, jusqu’à 1 : le produit vaut 100!.

3. Pourquoi un prisonnier au hasard réussit-il avec probabilité 1/2 ?

Son propre numéro est dans l’une des 100 boîtes équiprobables ; sa stratégie parcourt exactement 50 positions distinctes.

4. Les réussites sont-elles indépendantes avec la stratégie des cycles ?

Non. Elles sont fortement liées par la taille des cycles : tous les prisonniers d’un même cycle gagnent ou perdent ensemble.

5. Qu’est-ce qu’un cycle d’une permutation ?

Une chaîne de boîtes qui ramène au numéro initial lorsqu’on suit le contenu de chaque boîte.

6. Pourquoi les cycles ne se chevauchent-ils pas ?

Une permutation a une image et un antécédent uniques pour chaque élément ; deux cycles qui auraient un point commun seraient en fait le même cycle.

7. Que signifie exactement 50 ouvertures ?

Le prisonnier examine au maximum 50 boîtes différentes, sans déplacer les contenus ni laisser d’informations pour les suivants.

8. Que devient la condition de victoire pour dix prisonniers ?

Avec cinq boîtes autorisées, tous réussissent si et seulement si le plus long cycle comporte au maximum cinq éléments.

9. D’où vient le facteur (k−1)! ?

On organise k éléments sur un cycle. Parmi les k! listes, chacune des k rotations décrit le même cycle : k!/k=(k−1)!.

10. Pourquoi le nombre de permutations contenant un k-cycle vaut-il 100!/k pour k>50 ?

Choisir les k participants, construire leur cycle et permuter les autres donne C(100,k)(k−1)!(100−k)!=100!/k.

11. Pourquoi les événements “cycle de 51” et “cycle de 52” sont-ils incompatibles ?

Deux cycles disjoints de ces longueurs utiliseraient 103 éléments, or la permutation n’en a que 100.

12. Pourquoi utilise-t-on un événement contraire ?

La victoire correspond à l’absence de tout cycle de longueur supérieure à 50. Il est plus simple de compter les permutations comportant un tel cycle.

13. Le 31,18 % est-il une fréquence observée ?

Non, c’est une probabilité théorique calculée exactement par une somme de 50 fractions. Une fréquence de simulation s’en approche en général sans l’égaler.

14. D’où vient le logarithme ?

L’intégrale de 1/x entre n et 2n vaut ln 2. Les sommes harmoniques correspondantes s’en rapprochent quand n augmente.

15. Les prisonniers peuvent-ils assurer leur victoire ?

Non. Certaines permutations comportent un cycle de plus de 50, ce qui condamne les membres de ce cycle dans la stratégie proposée.

5 relances difficiles : quand le jury change les hypothèses

Relance 1 — On autorise seulement 40 boîtes : que change-t-il ?

La victoire demande que le plus long cycle ait une longueur au plus 40. Plusieurs cycles plus longs que 40 peuvent coexister, donc la somme simple 1/k ne suffit plus : il faut tenir compte des intersections des événements.

Relance 2 — Une personne est autorisée à déplacer les papiers après son passage ?

La permutation n’est plus fixée pour tous : la preuve de la stratégie tombe. En outre, des modifications intentionnelles pourraient servir à transmettre une information interdite par les règles.

Relance 3 — Les placements de départ ne sont pas équiprobables ?

La formule 1/k ne s’applique plus telle quelle. La stratégie des cycles reste définie, mais sa probabilité de succès dépend de la loi des permutations.

Relance 4 — Si l’on sait qu’il existe déjà un cycle de longueur 80 ?

Le groupe a nécessairement perdu avec la stratégie des cycles : les 80 prisonniers de ce cycle ne peuvent pas retrouver leur numéro en 50 ouvertures.

Relance 5 — Prouve-t-on que cette stratégie est globalement optimale ?

Non. Notre démonstration calcule exactement sa probabilité de succès, mais pas une preuve d’optimalité parmi toutes les stratégies autorisées. Une telle optimalité exige un argument supplémentaire.

Sources et prolongements

Les exemples et simulations ont été reconstruits pour l'oral ; les sources citées documentent les résultats théoriques et les mécanismes réels.

Le petit plan à recopier en 20 minutes

  1. Présenter le jeu : cent boîtes, cinquante ouvertures et victoire collective.
  2. Comparer avec les choix indépendants : \(2^{-100}\), chance quasi nulle.
  3. Montrer un petit exemple de permutation décomposée en cycles et expliquer le suivi.
  4. Démontrer la formule \(P=1-\sum_{k=51}^{100}1/k\approx31{,}18\%\).
  5. Conclure sur la dépendance des événements ; ouvrir vers le logarithme et la simulation.