🎤 Grand Oral · Suites et chaos

Comment une formule parfaitement déterministe peut-elle produire de l’imprévisible ?

Une formule ne tire jamais au hasard, mais deux départs presque identiques peuvent se séparer.

Environ 10 minutesTerminale spécialitéSupport à reproduire15 questions + 5 relances

Problématique et mathématiques mobilisées

Comment une règle de calcul connue exactement peut-elle rendre une prévision à long terme très fragile ?

Suite récurrenteFonction et dérivéePoints fixesConvergenceSensibilité initiale

La divergence de deux calculs illustre une sensibilité aux conditions initiales ; elle ne constitue pas, à elle seule, une démonstration générale du chaos. Le modèle biologique est une simplification.

Exposé complet — environ 10 minutes

Cette trame est écrite pour être comprise et reformulée à l’oral. Les formules importantes peuvent être affichées sur le support pendant la présentation.

00:00–01:05

Introduction — une règle exacte, un avenir flou

Quand on dit qu’un phénomène est imprévisible, on pense souvent au hasard. Pourtant, un phénomène peut être gouverné par une règle parfaitement définie et devenir presque impossible à anticiper à long terme si sa valeur de départ est connue avec une précision limitée. Je vais illustrer cette idée à l’aide d’une suite récurrente très simple, la suite logistique. On part d’un nombre entre 0 et 1, on applique toujours la même formule, puis on recommence. L’ordinateur peut exécuter cette règle sans jamais lancer de dé. Malgré cela, pour certaines valeurs d’un paramètre, deux débuts séparés d’un millionième peuvent conduire à des valeurs très différentes.

01:05–02:10

Définir la suite logistique

Je considère la suite définie par \[\boxed{u_{n+1}=r\,u_n(1-u_n)},\] avec \(u_0\) compris entre 0 et 1 et \(r\) compris entre 0 et 4. Le nombre \(u_n\) peut représenter, dans une modélisation très simplifiée, une proportion de population à la génération \(n\). Quand la population est faible, la multiplication par \(r\) favorise une augmentation ; quand elle s’approche de 1, le facteur \(1-u_n\) freine la croissance. Pour \(0\leq r\leq4\), la fonction \(f(x)=rx(1-x)\) envoie bien \([0;1]\) dans \([0;1]\), car \(0\leq x(1-x)\leq1/4\). Cette propriété permet d’itérer indéfiniment sans sortir de notre intervalle.

02:10–03:15

Commencer par chercher les points fixes

Avant de parler de chaos, je cherche les états qui resteraient inchangés : ce sont les points fixes. Un nombre \(\ell\) est fixe s’il vérifie \(f(\ell)=\ell\), donc \[r\ell(1-\ell)=\ell.\] On factorise : \(\ell[r(1-\ell)-1]=0\). Il existe toujours le point fixe 0. Si \(r\ne0\), un second point fixe vaut \[\boxed{\ell=1-\frac1r}.\] Pour \(r=2{,}8\), cette seconde solution vaut exactement \(9/14\), soit environ 0,643. Mais connaître un point fixe ne suffit pas à savoir si la suite va s’en rapprocher : il faut examiner comment la fonction agit à proximité.

03:15–04:20

La dérivée prédit une stabilité locale

La fonction \(f(x)=rx(1-x)\) est dérivable et \(f'(x)=r(1-2x)\). Au point fixe non nul, on obtient \[f'(\ell)=2-r.\] Voici une idée très instructive : si \(|f'(\ell)|<1\), un petit écart au point fixe tend à être réduit au voisinage de ce point. Si \(|f'(\ell)|>1\), un petit écart tend au contraire à s’agrandir localement. Pour \(r=2{,}8\), on trouve \(2-r=-0{,}8\), de valeur absolue inférieure à 1. Le point fixe \(9/14\) est donc localement attractif. Le signe négatif explique une alternance : les valeurs peuvent passer au-dessus, puis au-dessous, tout en se rapprochant du point fixe.

04:20–05:25

Un premier comportement rassurant

Prenons \(u_0=0{,}4\) et \(r=2{,}8\). Les termes de la suite fluctuent au début, mais leurs oscillations diminuent. Au rang 20, on trouve environ \(u_{20}=0{,}642425\) ; au rang 30, \(u_{30}\approx0{,}642811\). Ils se rapprochent de \(9/14\approx0{,}642857\). Si je repars de \(v_0=0{,}400001\), les deux trajectoires numériques deviennent de plus en plus proches : l’écart n’est plus que de l’ordre du milliardième au rang 30. C’est l’image d’une prévision relativement robuste. Attention au vocabulaire : ce calcul illustre une convergence et la dérivée établit ici une attraction locale ; il ne suffit pas, à lui seul, à démontrer une propriété globale pour tout départ possible.

05:25–06:40

Un changement de paramètre, une autre histoire

Gardons les deux départs \(u_0=0{,}400000\) et \(v_0=0{,}400001\), mais prenons cette fois \(r=3{,}9\). La règle de calcul ne change pas de nature : elle reste \(r x(1-x)\). Pourtant, après 15 générations, l’écart est déjà proche de 0,00177 ; après 20 générations, il vaut environ 0,0593 ; au rang 30, il atteint environ 0,3690. Ainsi, une incertitude initiale d’un millionième peut devenir une différence considérable. Les valeurs exactes dépendent du rang et de l’ordinateur, mais le phénomène de séparation rapide est visible sur le support. Cette sensibilité est caractéristique de certaines dynamiques chaotiques.

06:40–07:40

Pourquoi ce n’est pas du hasard

Le modèle est déterministe : si je donne exactement la valeur initiale, exactement le paramètre et exactement la règle, chaque terme suivant est mathématiquement déterminé. Ce qui devient fragile, c’est la capacité de prévoir à partir d’une mesure imparfaite. Dans la vie réelle, on ne connaît jamais une population avec une précision infinie ; les calculs numériques eux-mêmes utilisent un nombre fini de chiffres. Si de petites erreurs se propagent et s’amplifient, une prévision lointaine peut perdre tout intérêt. Cela ne rend pas la formule aléatoire. Il faut distinguer « être déterminé par une règle » et « être prévisible avec nos informations ». C’est une nuance au cœur de l’étude des systèmes dynamiques.

07:40–08:45

Les limites de ce que nous avons prouvé

Il serait excessif d’affirmer : « nous avons démontré que la suite est chaotique pour \(r=3{,}9\) ». L’image de deux trajectoires est une expérience numérique, pas un théorème général sur toutes les valeurs initiales. Une définition complète du chaos et sa démonstration demandent des outils plus avancés, par exemple une étude fine des orbites ou des exposants de Lyapunov. Au niveau de Terminale, nous pouvons rigoureusement établir les points fixes, le signe des dérivées, certaines conditions de stabilité locale et la conservation de l’intervalle. Nous pouvons ensuite observer une sensibilité remarquable dans la région \(r=3{,}9\), en annonçant honnêtement ce qui relève de la simulation.

08:45–10:00

Conclusion — la précision du présent et le futur

La suite logistique montre qu’une formule très courte peut engendrer plusieurs comportements : attraction vers un point fixe, oscillations, puis évolutions très sensibles aux valeurs initiales. Le passage de \(r=2{,}8\) à \(r=3{,}9\) est spectaculaire, alors que la structure algébrique ne change pas. Les notions de Terminale — suites, dérivation, limites et points fixes — nous aident à comprendre une partie de ces changements. Le prolongement ouvre sur une idée profonde : dans certains systèmes, améliorer la prévision ne demande pas seulement un ordinateur plus puissant ; cela exige des mesures initiales d’une précision qui devient rapidement inaccessible. Voilà pourquoi déterministe n’est pas synonyme de facilement prévisible.

Support visuel à reconstruire en 20 minutes

Sur une feuille, reprends seulement les éléments indispensables du graphique ci-dessous : axes ou schéma, paramètres, résultat principal et interprétation. La lisibilité compte davantage que les décorations.

Support mathématique du sujet : Comment une formule parfaitement déterministe peut-elle produire de l’imprévisible ?

Illustration construite avec les valeurs exactes du modèle présenté dans l’exposé. Les calculs sont rappelés dans le texte ; le graphique sert à les expliquer au jury.

Atelier interactif — tester l’hypothèse

Modifie les paramètres et compare les résultats : l’objectif est de formuler une conjecture, puis de la confronter aux calculs.

Même formule pour les deux courbes, valeurs initiales différentes ; leur écart peut augmenter ou diminuer d’un pas à l’autre.

15 questions probables du jury — avec leurs réponses

La réponse doit expliquer le raisonnement, pas seulement donner le résultat.

Question 1 — Qu’appelle-t-on suite récurrente ?

C’est une suite dont un terme se calcule à partir du précédent. Ici, \(u_{n+1}=r u_n(1-u_n)\) avec un paramètre fixé \(r\).

Question 2 — Pourquoi imposer \(0\le r\le4\) ?

Pour \(x\in[0;1]\), on a \(0\le x(1-x)\le1/4\). Donc \(0\le r x(1-x)\le1\) lorsque \(0\le r\le4\), ce qui conserve l’intervalle.

Question 3 — Quelle est la signification d’un point fixe ?

C’est une valeur \(\ell\) telle que \(f(\ell)=\ell\). Si la suite l’atteint exactement, elle reste constante ensuite.

Question 4 — Quels sont les points fixes ?

\(0\) et, pour \(r\ne0\), \(1-1/r\). Le second appartient à \([0;1]\) notamment lorsque \(r\ge1\).

Question 5 — Que vaut \(f’(x)\) ?

\(f’(x)=r(1-2x)\). Au point fixe non nul, cette dérivée vaut \(2-r\).

Question 6 — Pourquoi \(|f’(\ell)|<1\) est-il important ?

Au voisinage du point fixe, une petite variation est approximativement multipliée par \(f’(\ell)\). Quand sa valeur absolue est inférieure à 1, elle tend à se réduire localement.

Question 7 — Pourquoi la suite oscille-t-elle autour du point fixe pour r=2,8 ?

La dérivée au point fixe vaut \(-0,8\) : un écart change localement de signe tout en diminuant en amplitude.

Question 8 — Combien vaut le point fixe pour r=2,8 ?

\(1-1/2,8=9/14\approx0,642857\).

Question 9 — Le calcul de u30 est-il une preuve de convergence ?

Non. Il s’agit d’une observation numérique. Une démonstration globale exige une étude supplémentaire ; notre argument de dérivée porte sur la stabilité locale.

Question 10 — Pourquoi partir de 0,4 et de 0,400001 ?

Pour représenter une erreur initiale très petite, de \(10^{-6}\). Cela permet de comparer visuellement deux trajectoires soumises à la même règle.

Question 11 — Qu’observe-t-on à r=3,9 ?

Dans notre exemple, les trajectoires se séparent rapidement : vers le rang 30, les termes diffèrent d’environ 0,369 malgré l’écart initial d’un millionième.

Question 12 — Est-ce que la suite tire au hasard ?

Non, chaque terme est calculé par une formule déterministe. L’incertitude vient de notre connaissance imparfaite du départ et, parfois, des arrondis.

Question 13 — Pourquoi parle-t-on de sensibilité initiale ?

Parce qu’une faible modification de \(u_0\) peut produire un grand écart après plusieurs itérations pour certaines valeurs du paramètre.

Question 14 — Le modèle est-il une loi biologique universelle ?

Non. La population y est réduite à un nombre sans âge, sans migrations ni variation environnementale ; c’est une construction simplifiée qui aide à étudier les itérations.

Question 15 — Quel est le lien avec le programme de Terminale ?

Suites définies par récurrence, calcul de termes, étude de fonctions, dérivées, points fixes et comportements de convergence sont mobilisés directement.

5 relances difficiles — le jury change les hypothèses

Relance 1 — Si r=4 et u0=1/2, obtient-on forcément du chaos ?

Non : \(u_1=4\times1/2\times1/2=1\), puis \(u_2=0\) et tous les suivants sont nuls. Même dans un paramètre associé à des comportements chaotiques, des valeurs initiales particulières suivent des trajectoires simples.

Relance 2 — Peut-on déduire le chaos de la seule condition |f’(ℓ)|>1 ?

Non. Cela indique une instabilité locale du point fixe considéré, mais ne démontre pas le chaos global. Une orbite peut converger vers un cycle stable, par exemple.

Relance 3 — Pourquoi deux courbes peuvent-elles ensuite se rapprocher à nouveau ?

Une dynamique non linéaire ne fait pas nécessairement croître leur écart à chaque pas. La sensibilité concerne un comportement global sur la durée, pas une séparation monotone.

Relance 4 — Un ordinateur ayant une infinité de chiffres résoudrait-il tout ?

Avec des données initiales exactes et une règle parfaite, les termes seraient définis. Mais la mesure d’un système réel ne fournit jamais une infinité d’informations fiables, et le modèle lui-même peut être imparfait.

Relance 5 — Que change le paramètre r sur l’attraction du point fixe non nul ?

La condition locale est \(|2-r|<1\), équivalente à \(1

Pour vérifier ou approfondir

Les données numériques des exemples sont des constructions pédagogiques propres à cette fiche ; les ressources extérieures servent à comprendre les phénomènes et les limites.

Petit plan pour le jour J

  1. Présenter la suite \(u_{n+1}=ru_n(1-u_n)\) et l’invariance de \([0;1]\).
  2. Chercher ses points fixes puis étudier \(f’(\ell)=2-r\).
  3. Comparer numériquement \(r=2,8\) et \(r=3,9\) pour deux départs proches.
  4. Expliquer la sensibilité, distinguer simulation et preuve, conclure sur la prévisibilité.

Fil directeur : une question concrète, une modélisation précise, un calcul que tu peux justifier, une interprétation et les limites de l’exemple.